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jeudi 7 mars 2013

La Circassienne: une image ambiguë

Gravure des Arts décoratifs, cahier de la mode. Actrice en Circassienne.



Mais si ! J’en trouve la première trace dans le texte même d’une pièce de théâtre de 1787 par M. Dumaniant.  La belle esclave, ou Valcour et Zéïla , comédie en un acte et en prose, mêlée d'ariettes. Par M. Dumaniant , musique de M. Philidor, Éditeur : Prault (Paris). Dans la scène 11 le jeune Ali vient conseiller à Sélim qui va se marier de se séparer de sa circassienne après lui avoir indiquer que Zadig venait payer « la demi-douzaine de femmes qu’il lui avait vendu ». Et Ali lui donne pour argument qu’il en aura « deux cents pour cent de bénéfice, pour la facture et le droit de courtage ». Or en réalité Ali est l’amoureux de Zélia, la Circassienne, qu’il va ainsi enlever.

Il semble que la Circassienne ait donc été un personnage populaire, assimilable à une esclave orientale et avec une connotation de jeune femme facile. On doit alors en retrouver trace dans des pièces populaires alors, des farces ?

Vous vous rappelez de l’aueur de L’Andrienne, M. Baron Père ? Eh bien il a eu un fils avec une comédienne, ce fils a été laissé à la garde de tuteurs après la mort de ses parents qui ont dépensé tout son argent (toujours d’après le dictionnaire cité plus haut) et pour survivre avant de réussir à intégrer la troupe de Molière au Palais Royal on nous apprend qu’il a joué des rôles dans des farces qui avaient beaucoup de succès à la Foire de Saint Germain.

Et regardez ce que j’ai déniché (toujours sur gallica)  :

Cet ouvrage dont il existe un autre tome conservé est magique: on y trouve la transcription des farces (ce qui est extrêmement rare vu qu'elles reposaient sur des canevas oraux et laissaient beaucoup de place à l'improvisation; ce qui veut dire aussi que les pièces ont eu un succès énorme pour l'époque pour qu'on ait le temps et l'envie de les retranscrire par écrit de manière aussi complète), des airs de musique et même des illustrations (estampes). 


Voyons un peu de quoi il retourne avec les titres des pièces :
Ce sont donc des comédies-farces adaptées de la Comedia delle arte avec dans les rôles principaux Arlequin et avec des éléments des contes merveilleux.

Je vais regarder de plus près l’une des pièces, celle avec les Ogres. Il y aurait beaucoup à en dire d’un point de vue littéraire, dans le mélange des genres. Mais n’ayez crainte je vais m’en tenir à ma recherche. Regardons les personnages :


Oh ! Mais il y a bien une circassienne alors que la scène est jouée sur une île habitée par des ogres. Donc la Circassienne est un personnage littéraire pré-existant qui n’a pas (ou plus) grand-chose à voir avec son origine géographique ou ethnique.
D'ailleurs j'en profite pour faire une parenthèse puisque cet ouvrage est précieux à bien des titres, j'avais parlé de l'ascendance théâtrale et antique de la robe à l'Adrienne et donc de la robe à la française et j'avais émis l'hypothèse d'un drapé antique dans le dos qui aurait "dérivé" en pli fixe.... eh bien regardez l'illustration d'une des autres pièces de foire dont l'action se passe dans l'antiquité: 
Il semblerait bien que ce genre de drapé dans le dos ait bien existé au théâtre....une autre recherche à mener. 

Revenons à notre Circassienne: 
A la scène 18 de cette pièce des Ogresses viennent « caresser Arlequin et lui baiser les mains, qu’elles mordent un peu » ; armé de bottes de sept lieues (si si !) le pourvoyeur d’Arlequin est sommé de lui ramener « quelques Beauté Asiatique, là…de ces friands morceaux de Sultan. » Lorsqu’il rapporte la Circassienne voici les dialogues qui s’en suivent :



La circassienne est donc une femme habituée, résignée à passer de mains en mains et qui "s'apprivoise" très facilement, n'est-ce pas là ce qu'on appellerait aujourd'hui une femme facile ? 
Et regardez ces exemples de robe à la sultane et lévite, tout dans les illustrations  semble rejoindre cette hypothèse: 



Voilà qui nous amène enfin sur les deux hypothèses pouvant expliquer pourquoi ce type de robe n’a pas été très porté, très réalisé étant donné que l’on n’a conservé aucun exemplaire réel de ce type de costume.


3) Une image ambiguë et fantasmée de la Circassienne

Le premier document qui m’amène à une telle hypothèse c’est une discussion à propos des Eunuques auxquels on a « coupé les testicules », car d’après l’ouvrage il en existe d’autres à qui on a ôté davantage …. Dictionnaire raisonné universel d'histoire naturelle. Tome 4 / ; contenant l'histoire des animaux, des végétaux et des minéraux, et celle des corps célestes, des météores & des autres principaux phénomènes de la nature ; avec l'histoire et la description des drogues simples tirées des trois règnes ; et le détail de leurs usages dans la médecine, dans l'économie domestique & champêtre & dans les arts & métiers : plus une table concordante des noms latins, & le renvoi aux objets mentionnés dans cet ouvrage. Par M. Valmont de Bomare,...Jacques-Christophe (1731-1807)
Éditeur : Brunet (Paris),Date d'édition : 1775.

Dans ce dictionnaire il précise que les Eunuques Circassiens ont la particularité d’avoir la peau blanche. Voici donc qui nous met sur la piste d’une véritable beauté susceptible de plaire aux élégantes, une femme qui aurait toutes le charme lascif de l’Orient avec le teint blanc.



a. Une image de la Beauté
Ainsi par dérivation la Circassienne est l’image même de la beauté et de la candeur, on avait déjà remarqué que ce type de robes semblait « réservé » aux jolies femmes :



Voir chez Cassidy :

Or cela va plus loins car chez un poète on trouve une véritable assimilation de la Circassie à la beauté à travers un mise en parrallèle avec Cythère, le lieu de Naissance de Vénus :
Deux détails de: Jean-Antoine WATTEAU (Valenciennes, 1684 - Nogent-sur-Marne, 1721? Pélerinage à l'île de Cythère, Musée du Louvre, Paris. 






Voyages en France, ornés de gravures, avec des notes par La Mésangère. Vol. 4
Éditeur : A Paris, chez Chaignieau aîné. Devaux. [an IV (1796)] [Devaux. Chaignieau aîné [an VI (1798)]
Date d'édition : 1796-1798


Voilà sans doute un idéal difficile à incarner pour les élégantes.

Autre exemple dans un roman sentimentale de 1789: 
La jeune veuve ou Histoire de Cornelia Sedley, traduit de l'anglais par M. de Saint-Amand. Tome 
1789, BNF. 



b. Une femme-objet avant l’heure

Mais la Circassienne est aussi une image fantasmée de femme soumise, ouverte, naïve. Il semblerait que déjà à l’époque les hommes trouvent leurs femmes bien « émancipées » et rêvent de femmes exotiques. Nous avons vu plus haut le comportement d’Arlequin un peu grivois et on peut trouver d’autres exemples :
Le coq d'or , fragment historique pour servir de supplément à l'histoire ecclésiastique. Traduit de l'allemand...
Auteur : Klinger, Friedrich Maximilian (1752-1831)
Éditeur : [s.n.]
Date d'édition : 1789
Dans cet ouvrage  on peut observer la naïveté touchante de la femme orientale habituée à la polygamie qui cherche à comprendre ce que peut bien vouloir dire « être cocu ». 



Elles augmentent tous les jours leurs lumières au contact d’occidentaux, ce qui laisse supposer qu’on pense qu’elles en ont peu naturellement. Elles se laissent acheter, vendre, marier sans dire un mot et cela contrarie des réflexions sur le mariage émergeant dans les pièces de l’époque, voir scène 12 de l’acte III du Bourgeois Gentilhomme par exemple.
On trouve aussi à cette époque les premières critiques "féministe", d'ailleurs de la part d'auteurs masculins je fus un peu surprise de trouver ce genre d'ouvrages: Tyrannie que les hommes ont exercée dans presque tous les temps et les pays contre les femmes ou inconséquence de leur conduite envers cette belle moitié de l'espèce humaine, etc. , par M. Laugier,...
Auteur : Laugier, Esprit-Michel (17..-18..?)
Éditeur : [s.n.] (Londres)
Date d'édition : 1788
Type : monographie imprimée
Langue : Français

Ainsi pour des jeunes filles de qualité voulant paraître éclairées, instruites et responsables de leurs choix ; peut-être cela semblait-il déplacé de s’habiller en Circassienne.

c. Une femme à l’hygiène douteuse

Ah ! Enfin voilà quelque chose d’intéressant, de croustillant ! Une hypothèse étrange et pourtant qui trouve beaucoup d’éléments convergents. En effet le Dix-huitième siècle en France est marqué par de célèbres cas de morts dues à la Variole ou Petite Vérole. Cette maladie fut courante et elle tuait environ un malade sur cinq décimant même plusieurs membres de familles royales européennes. On sait que c’est aussi ce qui atteint, par exemple, l’héroïne des Liaisons Dangereuses.

Nombres de penseurs s’y sont donc intéressés à cette période à commencer par Voltaire en 1757, dans ses Œuvres Tome 7,Edition 2 / , seconde edition considérablement augmentée, enrichie de figures en taille-douce. Tome I. [-XXII.] ...Éditeur : [Paris, Michel Lambert] M. DCC. LVII
Date d'édition : 1757. Il y décrit la coutume des Circassiennes qui inoculent le virus à leurs enfants « même à l’âge de six mois » en leur faisant une incision « et en y insérant dans cette incision une pustule qu’elles ont soigneusement enlevé du corps d’un autre enfant ». Elles font cela pour les vacciner et parce que, toujours selon Voltaire, elles font commerce de leurs beauté, « elles sont pauvres et leurs filles sont belles, aussi ce sont elles dont ils font le plus de trafic. »

Dans un autre ouvrage Mémorial d'un mondain. Tome 1 / . Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée de Lamberg, Maximilian Joseph von (1729-1792), Éditeur : [s.n.] (Londres), Date d'édition : 1776 ; on trouve une fable racontant que les hommes expliquent aux femmes circassiennes que « Mahomet Inocule », il explique qu’il faut que « tout le harem soit inoculé, que le don de la petite-vérole devienne au moins dans vos murs un caractère sacré », « qu’elles ayent toutes leur cédule d’insertion, comme on a en Europe l’extrait du baptême ».

Ou encore dans un poème (si si !) sur l'inoculation (à noter que le poème est pour le XVIIIe une forme didactique) : 
Titre : Voyages en France, ornés de gravures, avec des notes par La Mésangère. Vol. 4Éditeur : A Paris, chez Chaignieau aîné. Devaux. [an IV (1796)] [Devaux. Chaignieau aîné [an VI (1798)]Date d'édition : 1796-1798BNFType : monographie imprimée

Les deux auteurs conviennent de l’aspect préventif de cette mesure, c’est en réalité le vaccin avant l’heure, mais remarquent aussi que la Circassie se trouve toujours « embarrassée » comme une mauvaise année dans d’autres pays.

On peut alors supposer que pour les moins lettrés et les moins éclairés seul l’aspect anecdotique soit resté et que la Circassienne ait été pour eux un vecteur de maladies. Cela ajouté à l’aspect facile et lascif du personnage littéraire ne devait pas donner envie à toute jeune fille respectable d’endosser ce rôle, fût-ce uniquement par l’appellation d’une robe.

Voici les hypothèses qui ont pu expliquer aussi bien l’origine du terme, son passage dans la langue et l’absence de modèle existant. Bien entendu ce ne sont que des pistes mais elles sont étayées et peuvent servir de base à d’autres réflexions ou recherches.
J’ai mené ces recherches seule, avec l’aide de sources précises. Si vous souhaitez utiliser ou réutiliser tout ou partie de l’article suivant, merci de reproduire ces sources, de me citer comme rassembleur de ces documents et de mettre un lien vers ce post qui m’a demandé beaucoup d’heures de travail.





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